Il était une fois la vigne en Buch(1)

Premier Episode : la vigne ne meurt jamais.

Les légendes sont tenaces. Contre toute évidence, elles ont planté leurs racines dans les esprits.

Ainsi le pays de Buch restera à jamais le pays de la lande stérile, de la Montagne

(forêt primitive de chênes et de rares pins), des lèdes où paissaient les troupeaux entre marécages parcourus sur les échasses (tchanques), par des bergers bardés de peaux de bêtes…Légendes…Rumeurs, sorciers, cultes secrets pratiqués dans les clairières à l’abri des regards, masures de résiniers et bûcherons, faiseurs de charbon de bois. Tout cela a son charme et peut nourrir bien de romanesques fantasmes. Jusqu’au jour où…on relit les livres de comptes, de fonctionnaires des administrations spécialisées ( fisc et agriculture). Jusqu’au jour où en défrichant un coin de forêt, on retrouve des plants de vigne. Une renaissance se prépare.

Renaissance

Passionné par le Bassin d’Arcachon au sens large du terme avec ses landes, sa forêt et son val de Leyre, un homme de mémoire et d’entreprise, M. Charles Fuster s’attache à faire revivre une richesse traditionnelle du pays.

Pris de passion pour la lande de Villemarie, il découvre, en restaurant l’ancien pavillon du  Domaine DECAZES, quelques ceps identitaires, qui résistent courageusement dans ce territoire où ils sont à l’abandon depuis l’extinction du vignoble testerin, à la fin du XIXème siècle.

Il s’agit principalement de bacco, de béquignol et de gros noir.  Le noah a dû être arraché, car il est interdit de culture depuis 1960. On a considéré en effet que le méthanol qu’il contenait pouvait rendre fou. La vérité oblige à dire qu’à partir de cinq litres par jour, il pouvait être dangereux pour la santé.

Trois cents pieds de merlot et syrah on été plantés en complément sur les conseils d’un expert, le professeur Georges Pauli. La syrah est un cépage de la vallée du Rhône, adopté en Méditerranée, qui donne généreusement au vin texture et couleur qui peuvent lui faire défaut. C’est dire que ce vignoble ne peut prétendre à aucune AOC.

Contrairement à un cliché, il ne s’agit pas de vin de sable. La vigne était et se trouve, de nouveau, plantée sur des parcelles où l’élevage de vaches laitières a permis de créer, comme le montre l’analyse des sols, un humus abondant au fil des décennies.

Dès 2008, ce jeune vignoble de 300 pieds, pas plus grand qu’un mouchoir de poche,  a donné 60 bouteilles d’un vin robuste, sans défaut, bien charpenté et plaisant au goût, idéal pour accompagner le repas du vigneron, fait de grenier médocain, de tricandilles et d’entrecôte cuite à la braise de sarments. En 2009 la production a été de 120 bouteilles et elle devrait bientôt atteindre les 300 bouteilles, avec la protection bienveillante de Bacchus !

L’étiquette reproduit la cabane d’antan, sa treille, son charme fou, à proximité de pins qui ont retrouvé la blessure du gemmage ! Comme le vin, la résine se remet à couler sur la route du lac, à deux pas du canal de La Hume à Gujan.

On retrouve dans ces parages l’imposant bâtiment du chai à vin, visible de la route de Sanguinet, bâti au cœur de ce qui fut un vignoble de 630 hectares, ainsi que les vestiges d’une étonnante industrie florissante au XIXème siècle, une forge et une voie ferrée.

A cette époque, La Teste de Buch, grâce à la résine du pin maritime, était le plus grand producteur régional de poix pour le calfatage des bateaux et le traitement sanitaire des poteaux de mine. Les troncs remontaient des berges du lac de Biscarrosse, chargées sur des barges qui sillonnaient régulièrement le canal large de 15 mètres, tractées même par un câble de cinq kilomètres qu’actionnait une des premières machines à vapeur.

Qui pourrait le croire à la vue de ces rives abandonnées à une végétation désordonnée d’oyats et d’ajoncs ? C’est tout un patrimoine qui disparaîtra sous peu si rien n’est fait pour le sauvegarder.

Pour M. Fuster, il s’agit d’une belle aventure et pas seulement d’une entreprise. Il s’agit de sauver un élément de la tradition et de la bio diversité locales.

Il a fait valoir ces arguments pour demander l’autorisation de replanter un hectare supplémentaire. Une partie comportera des cépages anciens, soit disparus, soit oubliés, carmenere, castets, fer servadou, folle blanche, etc.

Il s’agit de créer un véritable musée à ciel ouvert de cette ancienne richesse du Pays de Buch.

Grandeur et déclin

Tous les récits nous le disent, depuis le Moyen-Age, la vigne et le vin sont bien présents dans le Pays de Buch. Ils ont occupé une place importante dans l’agriculture locale, la consommation courante et dans la commercialisation, même assez marginale.

Jusqu’à 530 hectares ont été cultivés, principalement dans le quartier de Villemarie, secteur des actuels aérodrome et hippodrome. Au faîte de son extension, le vignoble de Buch dépassait les 600 hectares.

En 1892, 196 hectares sont plantés à la Teste de Buch. Contrairement  aux idées reçues, c’est bien à la Teste que le vignoble est le plus étendu sur le Sud Bassin. A cette époque, il arrive jusqu’aux prés salés de Meyran, sur les talus mêmes de la première voie de chemin de fer.

Le livre du Professeur Vassilière, professeur départemental d’agriculture, chef du service phylloxérique de la Gironde  – Editions Vve Cadoret, repris par Ferret et fils-livre des indications chiffrées à peine croyables de nos jours.

Ses études sur la nature du sol confirment le rôle de l’alios dans le maintien du sol à température favorable pour la vigne. Contrairement à la pierre de fer (garluche) commune dans les landes, l’alios renferme des particules de matières organiques et se délite facilement, apportant nutriments et concentration solaire. « La vigne est plus verte, elle a plus de vigueur ». En revanche, l’alios, en couches irrégulières et imperméables, est responsable de la formation de cuvettes de stagnation des eaux pluviales. Et cet aspect est moins favorable aux cultures. Selon les saisons il crée une alternance entre macération et sécheresse préjudiciable aux racines.

Déjà, cet auteur évoque les handicaps à la culture : une population peu abondante compte tenu de la pauvreté des ressources, des transports rares et onéreux, malgré le flottage des bois et les trains de la Compagnie du Midi…

A cette époque – 1892- on cultive dans ces landes girondines – de Sainte Hélène à Captieux-du froment, seigle, avoine, sarrasin, maïs, millet pomme de terre, fourrages pour une surface totale de 11.547 hectares.

Le troupeau étant insuffisant, ( 288 kilos de poids vif par hectare) la fertilisation naturelle se fait principalement par le piétinement  – fumier d’esclops !- plus que par le volume de litières transformées.

Les trois communes de La Teste, Gujan et le Teich, cultivent à elles seules, dans les alluvions anciennes du Bassin, 806 hectares de froment sur un total de 945 !

Prairies et pâtures sont pratiquement concentrées sur les prés salés du bord du bassin.

Dans ce panorama, la vigne tient une place à part dont le Professeur Vassilière réalise une étude détaillée, du 8 mars 1891 au 13 juin 1891, sur 7 cantons, 21 communes, 88 propriétés de Gironde.

Les communes du Bassin qui possèdent de la vigne sont alors, Arès, Andernos, Lanton, Taussat, Audenge, Biganos, Le Teich, Gujan et La Teste.

Point commun à tous ces vignobles, ils sont installés dans des zones  protégées des vents et du froid par les dunes, côté bassin, jusqu’à la limite de la lande. Il note qu’en forêt, la présence de sarments de vigne, encore accrochés aux vieux pins témoigne du fait que les « anciens» ont, à un moment donné, préféré la forêt ( le pin d’or), plus rentable, à la vigne plus fragile.

Parmi les cépages, on trouve le fer, alicante-bouschet, malbec, merlot, cabernet, pignon, béquignol, chasselas, muscadelle, verdot, parfois vendus aux touristes en raisin de table avant maturité !

Audenge se signale par le fait qu’à la date retenue, 1891, la vigne occupe moins d’un hectare. Le climat y est moins protégé des vents d’est froids. Ici au Bergey, le mélange des rouges et des blancs – enrageat et blanc verdet- donne un vin qualifié de rosé ou gris. Qui se vend bien sur place au prix élevé de 50 francs l’hecto. A Certes, autre singularité, on trouve 150 pieds de concord ! au rendement modeste, 18 hectolitres à l’hectare.

A Biganos, on trouve la vigne à La Verrerie, Pujeau-Montgrand, au Brion, à Facture, mais moins de 5 hectares en raison des gelées. M. Ader se singularise en couvrant sa vigne de 50 ares, de planchettes de pin disposées en petits toits à deux versant,  jusqu’aux chaleurs.

A Mios, une centaine de propriétaires se partagent environ 20 hectares. Le cépage dominant est l’enrageat blanc, mais le vignoble, atteint par l’oïdium décline déjà. Lilet est un des meilleurs quartiers à vigne de cette commune et résiste mieux aux attaques du froid. Chez M. Hosteins, les ceps de plus de cent ans ne sont pas rares. L’âge moyen des vignes étant par ailleurs de 8 à 20 ans.

Au Teich, le micro climat n’est guère propice. Ici, l’écart entre les températures de printemps et d’été est le plus important. L’intervalle de temps entre deux saisons est moindre. L’échauffement plus rapide, responsable de « broussin », excroissances ligneuses par accumulation de sève. Autant de perdu pour les fruits.

On trouve cependant du jurançon et de la folle blanche chez M. Lavie, pour une consommation locale.

A Nézer, 20 hectares sont plantés loin de tout en forêt. Des plans américains, clinton et viala complètent les cépages girondins, sans grand résultat, 3 hectos à l’hectare !

Le territoire agricole de Gujan est constitué de trois parties, du bassin à la ligne de chemin de fer, en prés salés ; de la ligne à la forêt en terrain plus siliceux, puis carrément en forêt. La première est la plus favorable. La vigne y a été cultivée en grand. Et ce n’est ni le froid, ni la maladie qui l’a fait reculer…C’est l’ostréiculture. La main d’œuvre s’est orientée vers cette nouvelle activité. Lorsqu’elle connaît une première crise, fin des années 1880, les parqueurs reprennent le chemin de la vigne. Cette observation vaudra pour la Teste.

M. Larroque possède quatre parcelles distinctes. Celle du bassin, plantée de petit- Bouschet et Alicante-Bouschet, cépages méditerranéens d’abondance,  bat des records avec 62 hectolitres à l’hectare.

Le professeur Vassilière signale comme une des plus remarquables et réussies, la vigne de M. Morange, à Verdale, 6 hactares entre le bassin et la voie de chemin de fer. Culture exemplaire, traitements exécutés en temps utile, cette vigne exporte…12 hecto à l’hectare, expédiés vers Libourne au prix fort.

A la Teste les cépages médocains sont épaulés par les cépages locaux ou importés, gros noir du Verdon, jacquez, othello, charge-fort. Les rendements s’en ressentent. M. Argilas, au bassin, récolte 14 hectos sur 30 ares ( soit 45 hectos/ha).

C’est à Villemarie que se trouve le plus grand vignoble planté en pays de Buch. Celui qui nous occupe aujourd’hui, relancé par M. Fuster. Créé par MM. Ferré d’Essonne et Decauville, propriété de M. Dauban en 1891, il s’étend sur 530 hectares à cette date.

Les cépages sont ceux du Médoc, malbec, merlot, verdot, cabernet-sauvignon,  jurançon rouge. Pour les blancs, sauvignon, sémillon, folle blanche, jurançon blanc. Taille médocaine. Malgré les engrais et les investissements, il n’a jamais produit plus de 1 hectolitre à l’hectare. La principale cause de son déclin a été la rareté de la main d’œuvre – pourtant en majorité féminine- appelée à des activités naissantes plus lucratives, l’ostréiculture et le tourisme.

A La Forge voisine, le résultat est meilleur : 11 hectolitres et demi l’hectare, mais le résultat final est identique. M. Bertrand préférera la culture du topinambour, plus généreux avec ses 300 hectolitres d’alcool à l’hectare.

Ainsi, en 1892, la vigne occupait au total 630 hectares à la Teste de Buch, dans les différents quartiers de Pieugne, Le Moulin, Moureau, Au Bassin, Pont du Saut, Le Cournaud, Jomard, Cap-du Mont, Le Moulin, Villemarie, La Forge.

Elle céda la place à des activités plus rentables. Mais quelques treilles anciennes témoignent encore de sa présence. Adossées aux maisons exposées au plein soleil, elles produisent d’excellent raisin de table.

Dans un numéro ultérieur, nous verrons de plus près les cépages et consulterons le Professeur Georges PAULI, œnologue, sur leurs qualités, l’intérêt qu’il y a à les préserver, et la valeur gustative de ce vin de pays de Buch… en pleine résurrection. En qualité sûrement, si ce n’est pas en quantité !

Note :

*Le noah, cépage hybride, producteur direct de Vitis riparia etVitis labrusca est prohibé en France depuis1935 comme le sont les cinq autres du même groupe : le clinton, l’herbemont, l’isabelle, le jacquez et l’othello. La raison invoquée est qu’il produit trop de méthanol dangereux pour la santé.

*Croisement de la folle-blanche et du noah, le baco est appelé à disparaître en 2012 de ses principaux terroirs tels que l’Armagnac.

*Le Duc Decazes : Les Decazes sont Girondins. Elie, ministre de Louis XVIII est le fils d’un lieutenant au présidial de Libourne. Devenu industriel par déception de la politique, il est né en 1780 et mort en 1860 à Decazeville. (Decazeville, fondée en 1834, devient la plus importante usine métallurgique sous Louis-Philippe)
Louis, son fils, né en Gironde au château de La Grave en 1819 est mort en 1886. Le propriétaire du Domaine de Villemarie est Louis, le quatrième Duc Decazes (1889-1941). Le domaine a été vendu avant la deuxième mondiale. Les Decazes sont toujours girondins, parmi les premiers résidents du Pyla sur Mer.

Mme Françoise Cottin nous adresse cette précision :
-En ce qui concerne les vignes cultivées autour du Bassin, le professeur Vassilière semble ignorer les Vignobles Lesca au Cap Ferret  ( alors rattaché à la commune de La Teste). Environ quatre hectares répartis entre les réservoirs de La Vigne et le parc de la Villa Algérienne et une vingtaine d’hectares sur la dune des Jacquets (commune de Lège) On peut encore voir ce qui reste du chai près du petit port du Four. Les cépages provenaient, disait-on de  vignobles de Crimée et avaient été offerts à Léon Lesca par le prince Galitzine.