Gros plans sur le ciné de grand papa (# 3)

Dans le rétroviseur testerin            

par Jean Dubroca

 Gros plans sur le ciné de grand papa (III)

Cette vitalité des salles de cinéma qu’évoque Jacques Mirasson, durant les années d’occupation –même si tout doit fermer à 22 h.30- et, ensuite pendant l’euphorique période de la Libération et lors des non moins heureuses « trente glorieuses », notamment au cours des années 52 à 60, est confirmée par Jean Taris. Il se souvient : « Dans les trois cinémas testerins, il y avait alors du monde partout tous les soirs et le dimanche, on organisait souvent quatre séances ! ». Et comme c’est aussi l’époque où triomphe le format de film de 16 mm et où des projecteurs simples et fiables sont mis au point, on peut organiser partout des projections, dans les écoles, les patronages ou les maisons de jeunes où se répandent les ciné-clubs C’est ainsi que Jean Taris se souvient : « du patronage de l’abbé Sensendreu, où, entre les années1949 et 1959, il projetait pour ses copains des films de toutes sortes. Ca coûtait vingt centimes la place et 30 centimes le paquet de bonbons que vendait avec zèle M. Bitaubé ». Tout comme il se souvient aussi de la grande joie provoquée par le don d’un appareil sonore, grâce à Marie-Thérèse Eyquem, alors inspectrice générale au ministère de la Jeunesse et des Sports. Puis il conclut : « Après, la  télé a tout tué ! ».

Cependant, ce n’est pas la première difficulté que rencontre le septième art ! Dès les années trente, déjà, la concurrence est rude. Même les pouvoirs publics s’y mettent. Les bals publics qu’ils organisent l’été, notamment autour des fêtes du 14 juillet, vident les salles testerines. Et leurs exploitants hurlent de colère lorsque, en cette année 1933, le maire va jusqu’à interdire les séances de cinéma, afin de ne pas troubler les manifestations officielles. Mais, lorsque l’année suivante s’installe à grand bruit, place de la gare, un cirque réputé qui pompe tout l’argent du public, MM. Bordères et Chevalier écrivent au maire pour lui annoncer que, si tout cela continue ainsi, leurs salles ne fonctionneront plus qu’à tour de rôle et que même ils pourraient bien mettre la clé sous la porte.

 

D’autres causes de litiges ne manquent pas. Ainsi, à tous ces malheurs, s’ajoutent les plaintes virulentes du voisinage qui obligent M. Bordères à interrompre les séances qu’il donnait en plein air, les soirs d’été, dans la fraîcheur du parc de l’Apollo. « Un gros manque à gagner, à une saison où l’exploitation est un désastre ! », écrit-il, furieux. Et s’il n’y avait que cela ! Car les difficultés s’accumulent, notamment à cause des deux bêtes noires récurrentes des exploitants testerins : le droit des pauvres et le paiement des prestations des pompiers. Pour ces derniers, admet M. Bordères, passe encore que l’officier, le sous-officier et même le caporal entrent gratis mais il lui est insupportable que le service du sapeur de base soit élevé, en 1930, à douze francs par séance, plus cinq francs de l’heure après minuit. Il faudra cinq ans de bagarre aux exploitants locaux pour que la mairie accepte, enfin, de diminuer de moitié le prix de ces vacations.

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Quant au « droit des pauvres », il émeut jusqu’au directeur régional de la Métro–Goldwyn-Mayer lui-même qui demande des précisions sur son calcul à la mairie, tant ce droit lui semble élevé à La Teste. Réponse de la mairie : il s’élève à 5,5% des recettes et a rapporté, en 1933, 1575 F., soit les trois-quarts de ce budget social. Pourtant, malgré tout cela, le cinéma a survécu.

 

C’est pourquoi, en 1995, lorsque le cinéma testerin se trouve au plus bas de son histoire, M. Jean-Paul Richard, alors maire-adjoint à la culture, m’annonce triomphalement : « A l’horizon 1998 il y aura un complexe cinématographique au centre-ville. » Prémonition ou bons renseignements ? Toujours est-il que cela sera. D’ailleurs, comment le cinéma pourrait-il disparaître dans une ville dont la Grande dune a si souvent servi de décor saharien à des films d’aventure et dont la station de Pilat-Plage, fut, dès les premiers jours de sa naissance, un refuge pour beaucoup de vedettes ? Et ce n’est pas un rêve : ici, on devine toujours, les soirs de pleine lune à la corniche, les grandes ombres de Tyrone Power et d’Annabella, éternellement enlacées. (A suivre).

 

Jean Dubroca

 

 

Photo. Légende : En 1930, le cinéma Majestic, au premier plan, dans la rue du XIV-Juillet. On y joue « Cossette, roman de la vie réelle ». (Col. part. Rep : Studio Images. La Teste.)