Les rescapés du grand Sud

Talents du bassin (#16)

par Jean Dubroca

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Littérature : Les sauveteurs des Mers du Sud dans la légende

 

 

Ils reviennent d’un enfer hérissé de lames immenses et creusé d’abimes sans fond, ces navigateurs solitaires sauvés in extremis et dont l’Arcachonnais Jean-Pierre Pustienne et l’Italienne Laura Damiola racontent les sauvetages périlleux. Leur livre, « Rescapés du Grand Sud »*, est le récit de leurs rencontres avec des marins rescapés et avec leurs sauveteurs : l’aventure dans son double visage, l’intérêt n’est pas mince ! Car, dans ce Grand Sud, jalonné d’icebergs, aucune terre n’atténue les vents, du nord au sud, puissants et glaciaux.

Ils génèrent une houle de plus en plus puissante jusqu’à former des vagues de dix mètres de hauteur qui peuvent facilement pulvériser des bateaux et engloutir leurs équipages. Dans ce terrifiante milieu où se situe e le point Nemo, celui le plus éloigné de toute terre émergée, « plus proche des radars que des hommes », rien ni personne ne peut venir en aide aux navigateurs en perdition et, en particuliers aux plus intrépides d’entre eux éloignés des routes maritimes fréquentées qui participent au Vendée Globe. Les secourir relève alors de l’exploit que seule la solidarité maritime autorise.

A deux voix

 

Les deux auteurs de l’ouvrage ont réussi à le rendre particulièrement intéressant, d’abord car les récits de sauvetages sont particulièrement haletants. Et même si l’on en connaît la fin heureuse, on éprouve parfaitement le stress des naufragés, leurs sensations d’incertitude, de solitude et même de frayeur qui l’a précédée.

 

 

 

Autre intérêt du livre : nos deux auteurs ont recueilli les confidences des protagonistes de ces mésaventures : Philippe Poupon, sauvé en 1989 par Loïk Peyron, Yves Parlier, en 2000, qui se tire d’affaire tout seul en recollant son mât, Yves Riou qui sauve Jean Le Cam en 2008 et Pete Goss qui secourt Raphaël Dinelli en1996. Ils nous livrent tout de leurs sentiments les plus divers, de leur inquiétude et surtout de leur gratitude. Un bel hommage à la notion de solidarité, « au cœur de ce livre », dit Laura Damiola, ce qui la touche d’autant plus que, voici vingt ans, elle a rencontré Soldini qui, en 1999, fut à la fois le sauveteur d’Isabelle Autissier et le vainqueur du Vendée Globe.

 

Confidences

 

     Le marin italien raconte : « Quand j’ai capté le message de détresse d’Isabelle, j’ai abattu aussitôt. Il n’y avait pas à réfléchir. Je me dis, si je ne la trouve pas, je ne sais pas comment j’en sors. Je ne suis pas prêt connaître un nouvel échec ». Une manière pudique d’évoquer comment, en 1998, il a vu se noyer son ami Andréa Romanelli, embarqué avec quatre de ses coéquipiers dans une tentative de record de la traversée de l’Atlantique. Alors, quand il sauve Isabelle Autissier, accrochée depuis vingt-quatre heures à la coque de son bateau renversé et dérivant, dans une eau à 3°C, il prend une revanche sur le malheur. Mais, comme il le dit avec cette tranquille modestie qui marque tous les personnages de ce livre : « sauver une vie par 55° de latitude représente un événement exceptionnel ». Ce que renforce Isabelle Autissier lorsqu’elle confie : « Je lui dois la vie ». Et le plat de pâtes arrosé de vin qu’ils partagent alors lui semble « comme des vacances en Italie ». Et le skippeur d’annoncer à la radio: « Nous partons en vacances ensemble ». Ce qui, tout aussitôt, pousse certains journaux à voir une idylle entre eux. Une romance qu’Autissier dément en disant : « On navigue dans les Cinquantièmes Hurlants, on n’est pas des marionnettes de télé réalité ». Et d’ajouter ce qui permet de mesurer la hauteur de tout ce que dit le livre : « Ce qui n’interdit pas un lien extrêmement fort d’humanité et d’amitié ». Effectivement, la richesse humaine de ces deux personnages, on la retrouve dans tous les autres récits. On voit donc que ce livre ne manque pas d’intérêt car, s’il détaille les techniques des sauvetages, il garde toujours une description humaine qui les a entourés.

 

Des spécialistes

 

     Jean-Pierre Pustienne et Laura Diamola se sont rencontrés grâce à Andréa Cappat, le gérant de la maison d’édition bordelaise Zerag. C’est lui qui leur a suggéré d’écrire le récit de ce premier sauvetage franco-italien qui, d’ailleurs, est aussi diffusé en Italie, ce que permet la qualité des auteurs. Jean-Pierre Pustienne, journaliste et ancien rédacteur en chef de la revue « Bateaux » a avant cela dirigé la rédaction de plusieurs grands magazines documentaires. Il est aussi collaborateur de « Course au large » et consultant sur les courses maritimes pour FR3. Il peut d’autant mieux raconter ces histoires de marins courageux qu’il est lui même navigateur de haute mer puisqu’il a notamment navigué avec Loïc Peyron et qu’il continue à parcourir les mers. Quant à l’autre auteur, c’est Laura Damiola, une journaliste italienne qui couvre les grands événements de la voile classique et de la course au large. Elle a recueilli l’une des dernières interviews de la regrettée Florence Artaud, lors de la route du rhum 2014. Donc, voilà des gens qui savent de quoi ils parlent. Ce qui leur permet d’ajouter à leurs récits des conseils sur la formation, les matériels et les principales règles de base à destination de tous les pratiquants, y compris ceux qui se livrent à des croisières familiales, tant il est vrai qu’on ne plaisante pas avec la mer. Bref : un livre que tous les amoureux de la mer se doivent de lire. Quant aux autres, ils vivent ce à quoi ils ont échappé en restant à quai…

J.D.

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* « Rescapés du Grand Sud : les secrets des sauvetages de légende ». Laure Diamola et Jean-Pierre Pustienne. Broché. 24×18. 94 pages. Zeraq éditeur. 19 €.

 

Un commentaire

  1. Merci pour cette belle recension. Amicalement Jean-Pierre Pustienne

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