L’art contemporain s’installe en forêt

42- TALENTS DU BASSIN

par Jean Dubroca

 

 

Patrimoine. Avec l’association « La Forêt d’art contemporain »

 

 

Voilà huit ans déjà que le maire landais de Garein, Philipe Sartre, a lancé l’idée audacieuse de déployer l’art contemporain en plein cœur de la forêt des Landes girondines. Pour le produire et le diffuser en milieu rural, il a trouvé l’appui d’associations locales. L’idée a aussi séduit le Parc naturel régional des Landes de Gascogne ainsi que des municipalités et des mécènes les plus divers dans un vaste secteur qui s’étend de Mont-de-Marsan au Bassin d’Arcachon. Mais ce qui n’aurait pu être qu’un musée installé dans un de ces beaux villages perdus au cœur de la forêt de pins, a pris une dimension d’une rare originalité. Grâce à l’association « La Forêt d‘art contemporain », (1) les œuvres ont éclos au détour de chemins forestiers qui naviguent vers des espaces les plus inattendus, cachés, variés, colorés ou monotones, tout au long d’un itinéraire qui demande au promeneur d’éprouver la patience ancestrale du résinier qui marchait vers chaque arbre de son domaine.

Il s’agit ainsi d’inviter au rêve, à la découverte, à l’aventure afin de présenter l’art contemporain comme ce qu’il est vraiment : une fenêtre ouverte sur un espace de nature qu’il transcende, qu’il valorise et qu’il éclaire du regard de l’artiste novateur qui fait naître des lueurs, des formes et des mondes que révèlent la course des nuages dans le ciel, les courbes d’une lueur sur de l’eau qui s’enfuit ou bien les formes enchevêtrées des feuilles mouvantes sur les lignes des branches.

L’association en est aujourd’hui à l’installation d’une dix neuvième œuvre, toutes ayant été choisies par une commission présidée par Jean-François Dumont, directeur de l’école supérieure d’art des Pyrénées. « Nous étudions des projets artistiques en permanence et, chaque année nous installons de nouvelles créations qui restent la propriété du Parc »,(2) précise Ingrid Beslou, médiatrice des projets. L’un des plus étonnants fut réalisés sur un ancien terrain industriel, au bord du lac d’Arjuzanx. Il s’agit d’une sculpture monumentale due à Séverine Hubard et intitulée « Les Orgues des Landes ». A l’aide de cent vingt tonnes de bois de pin découpé, elle a façonné, sur un hectare, une construction inspirée par les surgissements de lave balsamique, comme on peut en voir dans les Giant causeway, en Irlande du Nord. Elle surgit du sol comme pour rappeler que la forêt aussi naît de la terre et qu’il faut lui conserver la même force que celle qui s’accroche à ces orgues de pierre solidifiés par le temps.

Parmi les productions plus récentes et proches du Bassin, au Barp, on peut citer « Couleurs », de Philippe Fangeaux, des taches de couleur de cinq mètres de haut, telles d’énormes termitières, qui donnent l’impression, par leur incongruité de voiles de marbre, de voguer au milieu des arbres et d’ouvrir des portes vers des chemins inattendus. Ainsi, le sculpteur a fait sien le mot de Cézanne qui disait : « La couleur est l’endroit où l’univers et notre cerveau se rejoignent ». Ce faisant, il dit s’être inspiré des totems indiens des montagnes du Kérala ou des maison colorées des îles Lofoten, afin d’affirmer la présence de la couleur au sein des bois. En favorisant cette initiative, la mairie du Barp dit : « nous souhaitons apporter un rayonnement culturel à la commune, que nos concitoyens en soient fiers et que nous attirions des visiteurs ». Une évidente façon de leur faire découvrir et aimer cette forêt.

Près du Bassin, des œuvres qui montrent la variété des thèmes traités sont à découvrir lors d’une petite excursion. À Captieux on peut voir « Le Pavillon », par Didier Marcel qui met en résonnance l’arbre et l’habitat ; à Salles , on découvre « Trois sans nom » de Sébastien Vonier qui a érigé des silhouettes fantomatiques, sentinelles d’une réserve inépuisable de forces ; à Saint-Symphorien, on trouve : « Sept comètes à venir » par David Boeno lequel incite à une déambulation vers sept troncs d’arbres chevelus, sectionnés comme par le passage d’une comète dans un mouvement qui forme comme la trame continue de l’univers. À Biganos, enfin, c’est « Le vieux père » de Laurent Kropf, conçu comme un ultime hommage hissé vers l’éternel.

 

La dernière implantation en date est celle de « L’Apollon de Luxey ». Son auteur, Marine Juilié, découvrant le plan d’eau un peu reculé où devait s’élever son œuvre y a vu comme un paysage venu tout droit de la mythologie grecque. Mais aussi, elle a songé aux fontaines baroques italiennes à la statuaire majestueuse et loufoque. Elle a transcrit ses impressions de manière humoristique en présentant une divinité prenant son bain dans l’étang. Et la nuit, l’étrange dieu brille comme une luciole et de montrer ainsi que la forêt s’inscrit parfaitement dans la longue histoire de l’humanité qui a su braver le temps et les ténèbres.

L’adjointe au maire du Barp l’a justement remarqué : « Tout le monde n’adhère pas forcément à ce genre d’initiative ». La preuve : à La Teste, il a fallu retirer une œuvre de Sarah Tritz, intitulée « La Moderne », pourtant voulue par la mairie, ses services culturels et même construite par des maçons de la ville. De loin, on la prenait pour une ruine mais en s’approchant, on découvrait qu’elle formait un monde incongru de murs obliques percés d’ouvertures donnant sur de surprenantes surfaces colorées. Un monde brinquebalant tel celui que des enfants peuvent construire dans leurs jeux. Un monde qui incitait aussi le spectateur à entrer dans un tableau qui s’accrochait à l’espace et aux couleurs du lieu. Chacun y arrivait avec son propre regard. Et un esprit chagrin aurait même pu y voir le symbole d’une forêt dévorée par l’ogre immobilier qui se nourrit de parpaings. Hélas ! Plusieurs fois dégradée, le tableau-sculpture a disparu du paysage. Des « analphabé-bêtes » en ont eu raison. Sans doute de ceux qui ne cherchent pas à comprendre ou à aimer la différence…

 

C’est pourquoi vaincre cette défiance que « La Forêt d’art contemporain » organise des circuits artistiques d’une journée autour de deux ou trois œuvres, à la fois pour des touristes ou des habitants du lieu mais aussi pour des scolaires. Une manière, dit Ingrid Besiou, « de sensibiliser les visiteurs à l’art contemporain, de leur faire découvrir le message de l’artiste et d’associer à cette démarche un guide naturaliste afin de relier l’art à la nature ». Une manière aussi de faire comprendre que l’art, comme le disait Georges Pompidou, « doit être comme l’épée de l’archange qui vous transperce ».

Jean Dubroca

 

Illustrations :

1 Luxey, image à la Une, l’Apollon

2  Carte d’implantation des oeuvres

3  Arjuzanx, monumentales, les Orgues des Landes

4 Le Barp a choisi la couleur

4 La Teste a dû retirer un bâtiment incompris du public !

 

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(1) Contact : Lydie Polaric. Ecomusée de Marquèze. 40630 SABRES. Tel : 06 78 11 23 31.

(2) « Sud-Ouest » du 15 octobre 2017.

 

 

 

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