Un thriller de Simone Gélin, dans les jungles de l’époque

57- TALENTS   DU BASSIN

par Jean Dubroca

 

– Littérature : «  Sous les pavés, la jungle », par Simone Gélin.

 

 

 

Simone Gélin qui vit au Cap Ferret, a déjà évoqué le Bassin dans son précédent roman, « L’Affaire Jane de Boy », pour lequel elle avait obtenu en 2017 le Prix de l’Embouchure qui lui avait été remis lors du festival toulousain « Polars du Sud ». Elle nous revient cette année avec un roman, « Sous les pavés, la jungle » (*) beaucoup plus original qu’un polar traditionnel, beaucoup plus fort surtout parce qu’il dépasse le cadre du « thriller » pour atteindre des dimensions politiques et sociales actuelles, particulièrement intéressantes. Roman fort enfin, car sa structure, intensément dramatique, reste passionnante jusqu’au terme du récit.

 

Trois personnages qui n’auraient jamais dû se croiser deviennent pourtant les héros d’une histoire éternelle car marquée par le sceau du destin. Explication. Resté mystérieux, un accident survenu en 1974 sur les quais de la gare de Bordeaux- Saint Jean va devenir comme le fil rouge angoissant de l’affaire que, près de 50 ans après les événements, les personnages du roman qui y sont liés tenteront de démêler. Que s’est-il donc passé ? Alors qu’un homme court vers elle, à travers les souterrains des quais, une femme meurt écrasée sous un train, devant sa petite fille restée « silencieuse, un masque de terreur sur le visage ». Que s’est-il vraiment passé ? Pourquoi cette enfant en sera-t-elle si profondément marquée, allant jusqu’à troubler la vie du fils et de la fille qu’elle a eus plus tard  et qui chercheront à comprendre, à la comprendre. ? Il faudra plus de trois cents pages pour que la tragique vérité soit découverte.

 

Elle mettra effectivement longtemps à se faire jour car il faudra que se rencontrent Mounia, une jeune réfugiée marocaine, Milo, un jeune homme injustement emprisonné pour une velléité devenue un délit pour la justice et Kévin, une espèce de petit loubard, lui aussi interné pour une incartade légère. Mais dès lors, on sait que la réunion de ces trois là ne pourra que mal finir. A moins que…

 

Sur cette trame, Simone Gélin nous entraîne dans quatre univers. Deux d’entre eux très glauques, terribles et douloureux. Le premier, c’est celui de la prison de Fresnes. Sa crasse. Sa puanteur. Sa vermine. Ses prisonniers qui hurlent de folie. Qui se suicident en avalant une lame de rasoir. C’est au cours d’une sinistre promenade dans la cour sans soleil de la prison que, déjà fragilisés par ce monde impitoyable, Milo et Kévin se rencontrent et, dans leur désespoir de se sentir injustement broyés par une impitoyable machine à tuer les espérances, ils soudent une amitié solide qui marquera leur destin commun. Sortiront-ils indemnes de cet entassement où plus rien n’a de la valeur, sinon la loi du plus fort ou du plus tordu ? En posant cette question Simone Gélin aborde ce problème de l’incarcération préventive car elle montre comment elle peut noyer les plus faibles, ceux, justement, qui auraient le plus besoin de protection. On l’avouera : un préoccupation très actuelle.

 

Milo résistera à l’épreuve tant physique que morale de l’emprisonnement mais Kévin va se trouver happé par les mâchoires de la mécanique carcérale qui va l’entraîner vers des trafics de plus en plus sordides. Sorti de prison, un engrenage inexorable l’entraînera vers l’exploitation de la misère humaine la plus inacceptable de notre époque l’argent fait sur le trafic des immigrés qui, entassés à Calais dans des conditions sordides veulent gagner l’Angleterre. On pénètre alors dans cette jungle calaisienne où la malheureuse vie de ceux qui y ont échoué ressemble à cette des prisonniers de Fresnes : même saleté, même entassement, même promiscuité avilissante, même mépris des plus forts. Deux mondes semblables que Simone Gélin décrit avec réalisme, apitoiement et sourde révolte.

 

Et puis, il y a le troisième monde, comme une douce lumière dans la noirceur des deux autres,  contraste inattendu où sourit la vie paisible au Cap Ferret en hiver, quand les brumes du Bassin tamisent ses douces couleurs, se mêlent aux lourds nuages soulevés par l’océan et se brisent en lueurs paisibles sur de longues plages vides, sur des dunes où seul glisse le vent et sur des eaux qui changent de couleur à chaque coup d’ailes des vols de sternes. Une terre comme neuve que Simone Gélin décrit avec beaucoup de sensibilité. C’est de là, où habite leur grand-père, que Kévin et sa sœur Sophie partiront pour la longue quête de leurs parents dont la disparition les hante depuis qu’ils ont appris la mort tragique de leur grand-mère sous les roues d’un train et que ce drame a conduit lentement leur mère vers une sourde mélancolie qui devient une folle angoisse. Une quête qui les reliera aux événements de mai 68. Et c’est là le quatrième univers que Simone Gélin fait revivre avec une empathie qui n’exclut pas la lucidité. Tous les rêves, tous les espoirs, tout ce que veut conquérir la jeunesse se concrétisera dans l’amour que se porteront alors les parents de Sophie et de Milo dans l’exaltation des espérances qui, sous les pavés, croyaient trouver la plage …

 

Comment Mounia se retrouvera-t-elle mêlée à l’existence de Milo de soeur sa sœur Sophie et de Kévin tombé de plus en plus en plus bas ? Comment Kévin portera-t-il la mort dans la tranquillité d’un soir au Cap Ferret ? Comment Milo se retrouvera-t-il de nouveau en prison et comment son avenir dépendra-t-il d’un juge d’instruction avide de vérité  et dont le travail et la réflexion sont décrits avec finesse par Simone Gélin ? A ce stade du récit, le lecteur ne peut plus alors en rien lâcher car les événements deviennent de plus en plus tendus, créant une succession rapide de surprises et d’inquiétudes éclatant vers un dénouement dont Milo n’espère plus rien. A moins que….

 

Voilà donc un livre passionnant jusqu’au bout mais qui, dépassant le récit des faits, éclaire de manière originale, vivante et passionnantes notre société actuelle.

 

J.D.

5 avril 2018

 

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(*) « Sous les pavés, la plage ». Simone Gélin. Cairn ed. Collection « Du nord au sud ». 338 p. 11 €.

 

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