1920 : Pins, sardines … et vente du Parc Pereire

# 2- L’ACTUALITÉ D’ARCACHON ET DU BASSIN IL Y A CENT ANS (n°3496,1e partie)

par Jean Dubroca

_____________________________________

 

                     « L’Avenir d’Arcachon ». N° 3496. Dimanche 25 avril 1920 (1)    

                            Journal des Intérêts Balnéaires, Industriels et Ostréicoles de la contrée

                                                               _____________________________

                                  * L’éditorial d’Albert Chiché *

Sous le titre « Comédie », le virulent journaliste revient sur la polémique arcachonnaise en cours. Elle porte sur le projet d’échanges de terrains entre l’État et un certain M. Thévenot, « un nouveau riche ». Ces terrains arcachonnais sont situés « depuis le cimetière jusqu’à la barrière du chemin de fer. Ils constituent un admirable parc boisé qui est le plus bel ornement de notre ville ». (2) Or, dit Albert Chiché, M. Thévenot veut échanger avec l’État « des pins qui proviennent de l’ancienne propriété Pereire à Sainte Eulalie en Born (Landes) contre les terrains arcachonnais ».

Puis il explique comment l’autorisation de cet échange est rendue possible par une manœuvre procédurale obscure, tant à la Chambre des Députés qu’au Sénat. « Ce n’est qu’une comédie que j’ai vu jouer plus de mille fois en dix ans de législature », précise-t-il.

Et Albert Chiché de mettre chacun devants ses responsabilités : « Pour éviter cela, il suffit qu’un seul député se fasse inscrire pour combattre le projet qui sera alors discuté dans plusieurs mois et ses auteurs n’oseront pas alors affronter la discussion publique. M. Dignac (3) nous paraît tout indiqué pour cela. C’est pour lui un devoir à remplir ». Puis il interpelle avec véhémence le maire d’Arcachon : « Que pense-t-il de ce projet ? (…) Est-il avec nous ou avec M. Thévenot ? Est-il notre défenseur ou notre ennemi ? (…) Déjà, on a commencé à mesurer le terrain, à compter les arbres qui tomberont sous la hache, à en estimer le prix. Demain il sera trop tard ». Affaire encore à suivre ….

L'Avenir_d'Arcachon___organe_des_[...]_bpt6k5423843z

* Les passes et… le pactole *

 Albert Rodel qui possède une conserverie de sardines réclame un aménagement des passes de façon à ce qu’elles soient accessibles tout le temps. Ce faisant, il livre d’intéressantes informations sur la pêche à la sardine par des bateaux, « les sardiniers » d’Arcachon ou de Gujan-Mestras.

images

L’évolution des bateaux : avant la guerre, la pêche se faisait avec des bateaux de 8 mètres dotés d’un moteur de 4/6HP. Ils étaient montés par 8 marins-pêcheurs et embarquaient 3 à 4 doris. En 1920, les bateaux à quille de 16 à 18 mètres de long, sont mus par de puissants moteurs de 30/35 HP emportent 10 doris, ce qui permet de mettre en pêche 10 filets. Ils sont montés par 12 hommes. Ils coûtent de 40. 000 à 50.00 francs

Les revenus. Avant la guerre, chaque bateau pêchait 10 000 sardines. En 1920, chacun d’eux rapporte de 100 000 à 150 000 sardines. « 100 000 sardines à 50 francs le mille, cela fait 5000 francs de vente par jour, soit 35 000 francs par semaine. Comme un bateau ne pêche pas régulièrement, on peut estimer qu’il peut rapporter 125 000 francs par mois. À condition, évidemment que ces bateaux n’aient pas à redouter très souvent ces redoutables passes ».

* La vente du parc Pereire *

C’est une affaire de famille : « Le parc est vendu par ses nombreux héritiers à M. Goudeheau, sans doute pour trois millions de francs. M. Goudeheau est l’époux de Melle Laroche elle-même petite-fille de Mme Rhoné-Pereire, fille de M. Émile Pereire. Ce dernier avait acquis au père Roumégous cette magnifique propriété de 41 hectares pour 132 000 francs. Il avait donné 2 000 francs à l’abbé Mouls pour acheter une cloche car le prêtre avait servi d’intermédiaire. (…)

« Le nouvel acquéreur se propose de percer une route qui, partant de l’octroi, inclinerait à gauche vers le tir aux pigeons. Cela rendra plus facile les communications entre Arcachon et les Abatilles ». (4)

 

* Arcachon, ville de santé *

À l’heure où la notoriété de la ville d’hiver perd de sa renommée internationale, on trouve sous ce titre, un long article du docteur Fernand Lalesque.  En le publiant, « L’Avenir » montre qu’il penche plutôt du côté des « clinicards », comme on disait alors, que vers l’orientation de la municipalité en place. L’article glisse rapidement sur l’aspect médical du site mais insiste surtout sur la topographie de la ville d’hiver, sur sa réalisation et sur la richesse et l’originalité de son décor qui ne peuvent qu’attirer de riches résidents.

« (…) C’est bien là qu’il fallait bâtir une ville qui ne dût jamais ressentir les outrages de l’hiver. (…) Mais que de difficultés vaincues. On a bâti sur le sable et les constructions ne se sont pas écroulées ; on a fait rouler des voitures sur le sable. On a fertilisé ce sable, on l’a couvert de fleurs ; un vaste jardin anglais a été tracé dans la forêt, sur le bord de ses allées recourbées avec art afin de briser les vents marins. (…) C’est le triomphe de la ligne courbe. (…) La ville d’hiver forme un quartier aristocratique. (…) Elle n’a d’analogue nulle part. On a égayé le vert sombre des pins en y jetant l’arc en ciel et chaque villa rayonne avec sa robe drapée de pierres blanche, de briques rouges, d’ardoises bleues. Tous les styles s’y croisent, depuis le simple chalet suisse jusqu’aux coupoles étincelantes. (…) Le pin, ce vieux géant, s’épanouit à cette fraîcheur ».

* La 13e lettre de Brimborion *

L’Arcachonnais anonyme qui voyage en Italie avec son épouse Alice lui refuse « un absurde caprice » : aller voir d’Annunzio à Fiume car, dit-il « je n’ai déjà que trop vu cet aventurier, jadis, sur la plage des Abatilles où il promenait sa tête chauve et ses grands chiens ». Mais il accepte un pèlerinage sur la tombe de Roméo et Juliette à Vérone. Et voici un extrait des propos romantiques qu’il tient en ce lieu à son épouse : « Ne cherchez pas en moi un Roméo mais un bon mari. Soyez bonne aimante et douce. Je ne vous en demande pas davantage pour notre bonheur ».

 

(À suivre)

_________________________________________________________________

  • Source : Gallica / Bibliothèque nationale de France.
  • (2) Ces terrains ont permis la construction du lycée Grand-Air, du collège Marie-Bartette, du lycée hôtelier, d’un stade et de plusieurs résidences HLM. Ils constituent encore une couronne verte à l’ouest de la ville.
  • (3) Pierre Dignac est maire de La Teste et député de la Gironde.
  • (4) Il faudra attendre …1959 pour qu’une telle voie se réalise